France: Une islamophobie de plus en plus “institutionnelle”

AA – Paris – Bilal Muftuoglu

Les actes anti-musulmans sont bel et bien à la baisse en France en 2016, après avoir connu un pic en 2015 avec les attentats de Charlie Hebdo et de Paris, pourtant les institutions publiques restent la source principale de l’islamophobie pour de nombreux musulmans qui craignent d’être à nouveau au centre des débats politiques à l’approche de la période électorale.

Les actes anti-musulmans ont connu une hausse de 223% en 2015, par rapport à l’année précédente pour atteindre 429, selon le rapport annuel du Conseil français du culte musulman (CFCM). Ce bilan est porté à 905 actes par le Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF), qui observe une augmentation de 18,5% entre 2014 et 2015.

Le bilan de 2016, du moins de son premier trimestre, s’annonce positif, selon le CFCM, avec une baisse des actes hostiles aux musulmans de l’ordre de 80% par rapport à la même période de 2015. Or, ce même premier trimestre de l’année a été aussi marqué en France par une série de débats politiques autour de l’islam déclenchés par le gouvernement lui-même, ou encore d’injures publiques à l’encontre des musulmans.

Le premier débat politique à l’encontre des musulmans a été lancé en mars dernier par des propos sur le voile de la ministre des Familles, de l’enfance et des droits des femmes Laurence Rossignol. La ministre avait alors critiqué le lancement des collections “pudiques” par des marques de vêtements, appelant même à leur boycott. Elle avait également suscité un tollé en comparant les femmes voilées à “des nègres américains qui étaient pour l’esclavage”.

Quelques jours après la déclaration de Rossignol, le Premier ministre Manuel Valls avait proposé d’interdire le voile dans les universités estimant que ce foulard “vise à nier” la femme. Valls avait aussi noté que la “majorité” des Français avaient des doutes concernant la compatibilité de l’islam avec les valeurs de la République.

Finalement, c’était au tour de Céline Pina, ex-conseillère régionale du Parti socialiste (PS), de déclencher la polémique sur les musulmans, le voile islamique plus précisément, qu’elle assimilait au port de brassard nazi.

L’école publique comme symbole d’exclusion des Musulmans des institutions

En 2015, l’écrasante majorité des actes anti-musulmans ont eu lieu dans les institutions publiques, avec l’école qui arrive en premier lieu, d’après les bilans des deux instances musulmanes.

Sur 905 actes anti-musulmans comptabilisés par le CCIF, 64% sont survenus dans les institutions publiques, dont 177 dans les écoles primaires et secondaires. Les mères voilées qui souhaitent accompagner leurs enfants en sorties scolaires sont la première cible de ces discriminations, suivies des élèves musulmans signalés à la police pour “apologie du terrorisme”.

L’évolution de la place des musulmans au sein des établissements scolaires symbolise aussi l’ancrage de l’islamophobie au sein des institutions publiques. En effet, le premier débat public sur l’islam à l’école en France avait eu lieu à Creil en 1989 où trois lycéennes voulant porter le voile pour se rendre aux cours avaient été exclues de l’école.

En l’espace de 15 ans, la position politique a évolué, au point d’interdire complètement le port de tout signe religieux ostentatoire à l’école, par une loi promulguée en 2004. Récemment, même le port de longue jupe a commencé à être considéré comme signe ostentatoire, dès lors que cela concernait une élève musulmane, comme dans l’affaire survenue à Charleville-Mézières l’an dernier et celle de Montereau-Fault-Yonne le mois dernier.

“Les hommes politiques sont dans le déni de l’existence de l’islamophobie”

Selon Marie-Christine K., dont la fille a été interdite d’accès à l’école pour sa longue jupe à Montereau-Fault-Yonne, de nombreux cas de discrimination à l’égard des musulmans à l’école ou dans les institutions publiques, sont dissimulés, sous peine d’infraction pénale.

Le port d’une longue jupe par sa fille, convertie à l’islam l’an dernier, a été considéré comme un “signe ostentatoire”, explique Marie-Christine à Anadolu, ajoutant que l’administration n’a fait aucune remarque à d’autres filles non-musulmanes portant des tenues similaires.

Le cas de sa fille est loin d’être isolé, tient à souligner Marie-Christine, qui a décidé d’entamer un recours juridiciaire à l’encontre de la proviseure du lycée, qui “ne respecte pas la loi” mais “impose au contraire ses propres lois”.

Marie-Christine a ainsi déposé une plainte auprès de la police, celle-ci n’a pas tardé à la classer sans suite au bout d’une semaine. Un signe de suspicion, dénonce-t-elle.

La dissimulation des discriminations à l’encontre des musulmans ne se limite pas à la police, il s’agit d’un phénomène assez répandu au sein de la classe politique, estime la mère de la jeune fille.

“Les hommes politiques sont dans le déni de l’existence de l’islamophobie et essaient de la dissimuler, en classant [les discriminations] très vite. L’administration ne va jamais l’assumer non plus, pour éviter d’être sanctionnée par des mesures anti-discriminatoires”, note-t-elle.

Les parents des élèves doivent agir pour leur part, face au système scolaire, qui n’incite pas les enfants à mieux connaître les musulmans, estime Marie-Christine K. “Lorsque les enfants voient une femme voilée ou des hommes en djelbab, ils les assimilent à des terroristes, donc je pense que les parents ont aussi un devoir à faire”, précise-t-elle. Et d’ajouter sur un ton inquiet:

“C’est à nous de réagir, sinon les gens finiraient par se détester”.

Les musulmans à nouveau ciblés à l’approche des échéances électorales?

Les musulmans de France se disent inquiets du risque d’un retour des actes anti-musulmans à l’approche des élections présidentielles et législatives, qui pourraient déclencher de nouveaux débats sur l’islam.

Abdallah Zekri, président de l’Observatoire national contre l’islamophobie, reste prudent malgré le dernier bilan de son institut, publié en coopération avec le CFCM.

“Nous sommes persuadés qu’à l’approche des élections et vu le climat politique actuel avec les déclarations de certaines personnalités politiques, qu’il est fort à parier que la situation risque de se dégrader et on assistera à une montée des actes antimusulmans”, avait-il notamment affirmé au moment de la parution du bilan.

Anouar Kbibech, président du CFCM partage aussi les inquiétudes de Zekri sur la place des musulmans dans le débat public, dénonçant une “banalisation des discours xénophobes”.

“Ces déclarations visent malheureusement les musulmans de France en essayant de stigmatiser leur pratique religieuse. Les musulmans de France craignent une multiplication de ces déclarations à l’occasion des futures échéances électorales”, avait-il averti la semaine dernière lors d’un “iftar” (repas de rupture du jeûne), organisé par son Conseil en présence du ministre français de l’Intérieur Bernard Cazeneuve.

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